27.3.2025

Et si mon congé parental freinait ma carrière ?

Ce que personne ne dit à voix haute

Ce n’est écrit nulle part, ni dans le contrat de travail, ni dans le Code du travail. Pourtant, dans bien des esprits — et particulièrement chez les femmes — cette idée s’est installée comme une évidence silencieuse :

"Si je m’absente trop longtemps, ma carrière ne sera plus jamais la même."

Le congé parental est un droit, mais l’exercice de ce droit reste un dilemme. Non pas juridique, mais intime, professionnel et profondément existentiel. Il ne s’agit pas seulement d’interrompre quelques mois de travail. Il s’agit d’un choix qui peut redéfinir une trajectoire entière, ou du moins, en donner l’impression.

Alors beaucoup préfèrent ne pas poser la question. Ne pas soulever le sujet. Et c’est précisément là que le piège se referme.

Trois âges, trois réalités... et un même doute

Ce ne sont pas des portraits réels, mais des situations imaginées à partir de constats partagés par de nombreuses femmes en entreprise. Des trajectoires différentes, des moments de vie distincts, mais une inquiétude qui revient trop souvent :

“Est-ce que devenir mère va ralentir ma carrière ?”

Ce qui suit est une mise en situation basée sur des ressentis récurrents, glanés dans les échanges entre RH, managers et collaboratrices.

1. À 25 ans : quand on commence à peine à se faire une place

À cet âge, on est souvent en alternance, en CDD ou tout juste entrée dans la vie active. On cherche encore à prouver sa valeur, à gagner sa légitimité. Alors quand l’envie de fonder une famille émerge, elle se heurte à une autre réalité : celle d’une carrière encore fragile.

| "Et si on me jugeait instable ? Moins investie ? Pas encore prête à assumer mes responsabilités ?"

La pression est là, même sans qu’on la verbalise. Résultat : on hésite, on repousse, et la culpabilité s’installe… parfois simplement d’avoir pensé à autre chose qu’à sa carrière.

2. À 33 ans : quand la reconnaissance est là… mais la peur aussi

C’est souvent l’âge où la carrière s’accélère. On encadre, on gère des projets, on commence à devenir visible dans l’organisation. Et c’est précisément à ce moment que la question du premier ou du deuxième enfant devient plus pressante.

| "Je suis enfin là où je voulais être. Est-ce que tout va tenir si je pars quelques mois ? Et si je perds ma place, ou pire… qu’on me remplace complètement ?"

Il y a aussi ce qu’on dit peu : la peur d’un retour "déclassé", plus discret, comme si la pause avait effacé la légitimité durement acquise.

3. À 40 ans : quand la parentalité tardive reste un tabou discret

Grâce aux évolutions sociétales et médicales, avoir un enfant après 38 ou 40 ans est plus courant. Mais dans l’entreprise, le regard reste lourd : entre stéréotypes sur la fatigue, l’absentéisme, la priorité donnée à la famille…

| "À ton âge ? Tu penses vraiment que c’est le moment ?"

| "Et si tu t’arrêtes maintenant, qui prendra ta suite ?"

Le message implicite est là : “Tu n’es plus dans le timing”. Or, c’est précisément dans ces moments-là que le soutien de l’entreprise peut faire toute la différence — ou tout bloquer.

Ce qui se passe vraiment quand une femme s’absente pour un congé parental

Sur le papier, le droit protège. Le contrat est suspendu, le poste "préservé", le retour garanti.

Mais la réalité professionnelle ne se joue pas dans les textes, elle se joue dans les silences, les non-dits, les décisions prises en coulisses pendant l’absence.

Ce que vivent de nombreuses femmes, c’est autre chose :

  • Leur nom disparaît des discussions stratégiques, car on anticipe déjà leur absence.
  • Elles ne sont plus sollicitées sur certains dossiers quelques semaines avant de partir.
  • Le jour du retour, elles retrouvent leur poste... mais pas leur place : les décisions ont évolué, les équipes ont bougé, les priorités aussi.

Et plus sournois encore : leur absence est perçue comme une rupture de dynamique, une parenthèse dont elles doivent se "remettre" seules.

Ce qu’on ne dit jamais, c’est que le congé parental peut produire un effet d’invisibilisation. Pas volontaire, souvent pas méchant. Mais profondément impactant.

Et ce n’est pas l’enfant, ni la maternité qui en est la cause — c’est l’absence de stratégie RH autour de cette absence.

Les biais qui persistent, même dans les entreprises les plus bienveillantes

Certaines entreprises se pensent inclusives, parce qu’elles "ne s’opposent pas" au congé parental.

Mais entre ne pas freiner… et vraiment accompagner, il y a un monde.

Ce que les femmes ressentent :

  • Leurs ambitions sont automatiquement réévaluées à la baisse : on leur propose moins de challenges “par prudence”.
  • Les managers disent : “On pensait te laisser souffler un peu”, ce qui, derrière la bienveillance, veut aussi dire “On t’a retiré du terrain”.
  • Les femmes qui reviennent tôt sont félicitées… mais aussi soupçonnées d’en faire trop.
  • Celles qui allongent leur congé sont vues comme moins impliquées, voire “déconnectées”.

Pendant ce temps, les hommes qui prennent quelques jours sont portés en modèle de modernité. Une femme qui prend plusieurs mois devient, elle, "moins prioritaire" sur les mobilités, moins éligible aux accélérateurs de carrière.

Le vrai biais, ce n’est pas la discrimination frontale :
C’est la projection inconsciente que l’on fait sur les mères : moins disponibles, moins stables, moins engagées.
Et tant que la culture d’entreprise ne déconstruit pas ça activement, l’égalité reste un leurre.

Ce que font les entreprises qui veulent vraiment changer les choses

Les entreprises qui transforment réellement la donne ne se contentent pas d’autoriser le congé parental.

Elles intègrent cette période comme une séquence naturelle de carrière, et non comme une anomalie RH.

Voici ce qu’on observe dans les structures les plus avancées :

Avant le départ :

  • Mise en place d’un plan de continuité clair, co-construit avec la salariée : qui reprend quoi, pour combien de temps, avec quels suivis.
  • Communication interne inclusive : le congé n’est pas vu comme une disparition, mais comme une transition normale.
  • Possibilité de préparer le retour dès le départ (option d’onboarding inversé).

Pendant l’absence :

  • Maintien d’un lien volontaire : newsletters internes, messages non contraignants, participation possible à certains moments clés (non obligatoire).
  • Accès à la formation ou à des e-learnings — proposés mais jamais imposés.
  • Création d’un réseau de parents dans l’entreprise (ou "réseau d’anciens retours").

Au retour :

  • Entretien RH obligatoire : pas un contrôle, mais un alignement sur les attentes, évolutions, ajustements.
  • Période d’observation managériale : 3 à 6 semaines avec feedbacks cadrés.
  • Maintien ou relancement de la trajectoire de carrière dans la même dynamique qu’avant l’absence.

Ces pratiques ne demandent pas un budget colossal.

Elles demandent du cadre, de l’écoute, et une volonté de ne pas considérer la maternité comme une déviation.

Ce que les femmes peuvent faire… sans se justifier

Ce n’est pas à la salariée de compenser les failles du système. Mais tant qu’il n’évolue pas partout, certaines actions peuvent protéger sa trajectoire sans qu’elle n’ait à s’excuser d’exister en tant que mère.

  • Cadrez votre départ comme une mission temporaire : avec plan, délais, objectifs de passation.
  • Avant de partir, exprimez clairement vos ambitions post-retour : c’est un message puissant.
  • Demandez un point RH dès la reprise : pas pour "faire le point sur votre fatigue", mais pour parler d’évolution, de mobilité, de prochaines étapes.
  • Refusez les propositions de “mi-mandats” par défaut (projets de fond, sans visibilité) si ce n’est pas ce que vous voulez.
  • Et surtout : entourez-vous. Les femmes ne doivent pas traverser cela seules.

Oser exister pleinement — sans permission

Il ne s’agit pas de choisir entre être visible ou être mère.
Il s’agit de ne plus être punie d’avoir fait ce choix.
Une politique RH digne de ce nom n’efface pas la maternité du cadre professionnel, elle l’intègre. Elle anticipe, valorise, accompagne. Et surtout : elle cesse de faire porter la charge mentale de cette équation aux seules femmes.
Alors oui, poser la question — “Et si je prends ce congé, que va-t-il se passer pour moi ?” — c’est un acte de lucidité.
Mais exiger une réponse claire… c’est un acte de pouvoir.